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On attend quelque chose.

L’air est chargé de messages qui restent inexprimés.

On devine leur présence.

 

 

Tarjei Vessas, Les Ponts

 

 

 

 

 

 

 

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Hiroshi Sugimoto, Theatres

 

 

 

 

 

 

 

EAST COKER - T.S. ELIOT (EXTRAIT)

 

 

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La Terre vaine, T.S. Eliot

 

 

 

 

 

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« Maintenant on pourrait presque enseigner aux enfants dans les écoles comment la planète va mourir, non pas comme une probabilité mais comme l’histoire du futur.

 

On leur dirait qu’on a découvert des feux, des brasiers, des fusions, que l’homme avait allumés et qu’il était incapable d’arrêter.

 

Que c’était comme ça, qu’il y avait des sortes d’incendie qu’on ne pouvait plus arrêter du tout. Le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne. »

 

 

Marguerite Duras, Le Matin, 4 juin 1986

 

 

 

 

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« J’ai peur d’une catastrophe qui a déjà eu lieu »

 

 

 

                                   Roland Barthes, Journal de deuil,  Points essais, p.217

 

 

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« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.

 

C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé.

 

Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds.

 

Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer.

 

Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

 

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire in « Œuvres III », Folio, p.434.

 

 

 

 

 

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« Une sorte de cartographie spatiale se dessine, avec des figures du centre, des hyper-lieux traversés par toutes sortes de populations, de mouvements sociaux, comme des hors lieux, des interstices où ces jeunes gens essaient de survivre.  »

 

 

Sylvain George,

Joffrey Speno  27 mars 2017  Cinéma, Documentaire, Entretiens - Diacritik

Paris est une fête – Un film en 18 vagues : Entretien avec Sylvain George

 

 

 

 

 

S1 : LA ZONE (?)

 

 

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La Zone

 

Ceinturant Paris sur plus de 30 km, la Zone était une bande de terre située en avant de l'enceinte de Thiers — les anciennes « fortifs » — construite de 1841 à 1844 sous Louis-Philippe afin d'empêcher Paris de tomber aux mains d'armées étrangères comme lors de la bataille de Paris en 1814.

 

Après la défaite de 1870, cette zone non ædificandi (non constructible) est complètement abandonnée par l'armée et le plus grand bidonville de France va s'y développer. Il ne disparaîtra progressivement qu'à partir de 1956 lors de la création du boulevard périphérique de Paris, construit en grande partie sur la Zone.

 

Dès 1844, Paris est entouré de fortifications — l'enceinte de Thiers — au-delà desquelles s'étend une bande de terre située en avant des bastions : la zone de tir de canon que l'on appelle déjà « la Zone ».

 

Constituée d'un fossé, d'une escarpe et d'une contrescarpe, ainsi que d'un glacis militaire, cette bande de terre mesurait de 200 à 400 mètres de large selon les endroits et ceinturait Paris sur plus de 30 km. Il était interdit d'y construire quoi que ce soit car elle était désignée dans les règlements d'urbanisme de Paris sous l'appellation de zone non ædificandi (non constructible). Même les arbres y étaient abattus afin de dégager la vue aux défenseurs.

 

 

Dès l'abandon de son rôle militaire en 1871 (et donc bien avant sa démolition, de 1919 à 1929), une population pauvre, à laquelle on donnera tout d'abord le nom de « zoniers » (une expression qui n'est pas restée dans le vocabulaire commun mais qui a dérivé, au fil des années, vers « zonards », avec une connotation plus négative), commença à s'installer sur ces terrains en y construisant des cabanes en tout genre.

 

Ces nouveaux arrivants étaient essentiellement des ouvriers parisiens chassés par les transformations de Paris sous le Second Empire, la spéculation immobilière et les grands travaux du baron Haussmann, mais on y côtoyait également des paysans chassés par l'exode rural et transformés en prolétariat urbain.

 

La Zone compte vite jusqu'à 30 000 habitants et le site inquiète la bourgeoisie parisienne de l'époque, qui l'associe au mythe des bas-fonds parisiens.

 

 

Entre les deux guerres mondiales, la Zone a compté jusqu'à 42 000 habitants et en 1939, la plupart des terrains de l'ancienne enceinte sont encore en jachère. Après la Seconde Guerre mondiale, la démocratisation de l'automobile amène à réfléchir à la construction d'une nouvelle ceinture, cette fois-ci dédiée aux véhicules : à partir de 1956 et jusqu'au milieu des années 1970, la création du boulevard périphérique de Paris, construit au-delà de l'emprise proprement dite de l'enceinte de Thiers et en grande partie sur la Zone, amorce le déclin de cette dernière et continue de matérialiser la séparation entre Paris et sa banlieue.

 

 

 

Manifeste du tiers paysage : Gilles Clément  :

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Le Chiffonnier

 

« “Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance.” Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux ».

 

Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme (repris p.364/365- Le livre des passages – Walter Benjamin)

 

 

 

 

"Bien des objets échappent à notre attention simplement parce qu'il ne nous vient pas à l'idée de jeter les yeux sur eux. En général, on ne regarde pas les poubelles, la poussière de ses semelles, les déchets qu'on laisse derrière soi. Le film ignore ces répugnances (...) Le Berlin de Ruttmann est plein de grilles d'égouts, de caniveaux, et de rues jonchées d'immondices; et Cavalcanti, dans Rien que les heures, se montre à peine moins porté sur les ordures."

 

Siegfried Kracauer

 

 

 

"Ce matin, je suis allé voir l'endroit où les boueurs vont déposer les ordures (...) Sapristi, que c'était beau. (...) C'est un véritable sujet pour un conte d'Andersen, cet amas de seaux, de paniers, de chaudrons, de gamelles, de bidons, de fils de fer, de réverbères et de tuyaux de poêle dont les gens se sont débarrassés."

 

Vincent Van Gogh

 

 

Siegfried Kracauer, Théorie du film, La rédemption de la réalité matérielle, Paris, Flammarion, 2010, p.99. /

Vincent Van Gogh, Lettres à Van Rappard, Grasset, 2009, p.129.

 

 

 

 

 

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« Livrer des passages entre les fragments, les mettre en contact, en organiser la rencontre, frayer les chemins qui mènent d’un bout de monde ami à un autre sans passer en terre hostile, établir le bon art des distances entre les mondes »

 

Comité Invisible - Maintenant

 

 

 

 

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Interstices – Sylvain George

 

« Une sorte de cartographie spatiale se dessine, avec des figures du centre, des hyper-lieux traversés par toutes sortes de populations, de mouvements sociaux, comme des hors lieux, des interstices où ces jeunes gens essaient de survivre. Ainsi, se donnent à voir et à lire de multiples formes de violences sociales et politiques, des territoires discriminés, voire ségrégés, où se concentrent des inégalités multiples en matière d’emploi, de logements, etc. – et ceci depuis des années, des décennies. Cette cartographie spatiale se redouble en effet d’une cartographie temporelle qui permet de repérer certaines formes d’impensé comme l’impensé colonial, de lire le jeu des répétitions du « même », et la nécessité de produire de la « différence ». Différence, ouverture à l’imprévisible, que l’on peut lire dans des dynamiques, des recherches politiques expérimentales à l’œuvre dans des lieux hétérotopiques ainsi que l’on pourrait qualifier la place de la République durant les évènements de Nuit Debout, en écho avec les processus Occupy qui ont traversé le monde depuis 2011. »

 

Joffrey Speno  27 mars 2017     Cinéma, Documentaire, Entretiens - Diacritik

Paris est une fête – Un film en 18 vagues : Entretien avec Sylvain George

 

 

 

 

 

"Il y a un enjeu qui m’intéresse beaucoup, dans la lignée des peintres et cinéastes que vous citez, mais aussi de Baudelaire ou de Benjamin, qui est de soumettre la figure du « progrès » - entendu comme avancée linéaire vers un futur plus libre et assuré, qui caractérisait la modernité, et qui continue, en dépit du fait qu’elle soit battue en brèche dans le domaine des sciences sociales, à agir et influer sur nos modes de pensées et manières d’être - à une critique visuelle de type matérialiste.  Cette critique visuelle de l’idée toujours prégnante du progrès, passe par le fait d’accorder de l’attention, de mettre en évidence les rebuts, les restes ou les oublis que cette avancée triomphante laisse de côté, sacrifiés au bénéfice des vainqueurs du jour et de la classe dominante qu’ils constituent encore et toujours : « Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels.[1] » Comme hier le chiffonnier pouvait ramasser et récupérer les débris sacrifiés par l’histoire et rejetés hors de son cours, filmer selon des modalités et valeurs de plan différentes, ce qui est mis de côté, les lambeaux oubliés, les cabossés de la production moderne, comme tout autant les chemins de traverse ou muletiers que l’on peut emprunter, dans leur part la plus irréductible - ce que James Agee nommait « l’éclat cruel de ce qui est » - participe d’une part à une forme de sauvetage  - rassembler ce qui a été démembré mais sans pour autant reconstituer une belle totalité pleine avec les morceaux récoltés ; les conserver en lambeaux, traversés par des failles, des jours, des irrégularités : « […] Dans le grand récit marxiste, il faut du Tout pour faire un Monde. Pour le <matérialisme de chiffonnier>, il faut de tout, ce qui est tout l’inverse : du chaos non informé, du multiple non ordonnable à un sens, des rebuts et des rébus. Il faut des touts (Rosenzweig), soit des multiplicités inarticulées de micro-totalités, des lambeaux, les <débris> des travaux et des jours.[2] » - et d’autre part, à la mise en œuvre d’une temporalité comme on l’a vu précédemment, qui s’oppose à toute forme de progressisme – on connaît la fortune de ce mot aujourd’hui, que l’on oppose au populisme, sommant les personnes de choisir leur camp -  qui prétendrait transcender l’instant vécu vers un avenir seul digne d’orienter sa signification, et pour lequel il est appelé à se sacrifier, à se nier comme tel.  Pour autant, il me semble nécessaire de souligner que la « réalisation », la « mise en œuvre » de cette critique visuelle du progrès, de la violence, n’obéit pas à un plan préétabli, à un savoir qui sacrifierait à son tour d’autres possibles. Le fait de filmer va de pair avec une certaine ivresse qui induit, amène à la création de nouveaux rapports aux êtres et aux choses, comme au cosmos. Elle interdit pour le moins une compétence assurée de la part du cinéaste-chiffonnier, et elle fait de ses choix quelque chose de chaotique et de maladroit, une activité tâtonnante qui se refuse à la lucidité savante et ouvre à l’indéterminé."

 

Sylvain George, Entretien avec Nicolas Droin, Ecrire la ville au cinéma, ss la direction de N.Droin et M.Forret 



[1] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », opus cité, p. 432

[2] Gérard Bensussan, Marx le sortant, Paris, Ed. Hermann, 2007, p. 142-153.

 

 

 

 

 

 

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Le "devenir", la "création", l'"expérimentation" contre l'Histoire : Gilles Deleuze et Félix Guattari :

 

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Les "espaces autres" ou "hétérotopies" par Michel Foucault

 

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« Il n’est plus question d’utopie mais d’hétérotopies.

 

[Il nous faut soutenir] l’émergence d’une vie individuelle qui est un certain rapport au lieu à faire,

où des singularités font effraction. »

 

« Dans les interstices du tout dans lesquels nous avions trouvé refuge il n’y a pas si longtemps,

s’annonçait l’élan d’un nouveau siècle. »

 

« Il nous faut déployer l’attention des itinérants qui se mettent au défi des passages entre des mondes. »

 

 

Fragmenter le monde, Josep Rafanell I Orra, éditions divergences, 2019 

 

 

 

 

 

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S2 : DEUX MONDES (?)

 

 

 

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UN HOMME QUI DORT / PROUST

 

 

"Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi."

 

Marcel Proust - Du côté de chez Swann, 1913

 

 

 

 

 

"Un être humain qui rêverait son existence au lieu de la vivre

tiendrait sans doute ainsi sous son regard,

à tout moment, la multitude infinie des détails de son histoire passée."

 

Henri Bergson, Matière et mémoire,

p.172

 

 

 

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"« Allons, Kitty, si tu veux bien m’écouter, au lieu de bavarder sans arrêt, je vais te dire tout ce que je pense de la Maison du Miroir. D’abord, il y a la pièce que tu peux voir dans le Miroir… Elle est exactement pareille à notre salon, mais les choses sont en sens inverse. Je veux la voir tout entière quand je grimpe sur une chaise… tout entière, sauf la partie qui est juste derrière la cheminée. Oh ! je meurs d’envie de la voir ! Je voudrais tant savoir s’ils font du feu en hiver vois-tu, on n’est jamais fixé à ce sujet, sauf quand notre feu se met à fumer, car, alors, la fumée monte aussi dans cette pièce-là… ; mais peut-être qu’ils font semblant, pour qu’on s’imagine qu’ils allument du feu… Tiens, tu vois, les livres ressemblent pas mal à nos livres, mais les mots sont à l’envers ; je le sais bien parce que j’ai tenu une fois un de nos livres devant le miroir, et, quand on fait ça, ils tiennent aussi un livre dans l’autre pièce.

 

« Aimerais-tu vivre dans la Maison du Miroir, Kitty ?Je me demande si on te donnerait du lait. Peut-être que le lait du Miroir n’est pas bon à boire… Et maintenant, oh ! Kitty !maintenant nous arrivons au couloir. On peut tout juste distinguer un petit bout du couloir de la Maison du Miroir quand on laisse la porte de notre salon grande ouverte : ce qu’on aperçoit ressemble beaucoup à notre couloir à nous, mais, vois-tu, peut-être qu’il est tout à fait différent un peu plus loin. Oh !Kitty ! ce serait merveilleux si on pouvait entrer dans laMaison du Miroir ! Faisons semblant de pouvoir y entrer, d’une façon ou d’une autre. Faisons semblant que le verre soit devenu aussi mou que de la gaze pour que nous puissions passer à travers. Mais, ma parole, voilà qu’il se transforme en une sorte de brouillard ! Ça va être assez facile de passer à travers… » Pendant qu’elle disait ces mots, elle se trouvait debout sur le dessus de la cheminée, sans trop savoir comment elle était venue là. Et, en vérité, le verre commençait bel et bien à disparaître, exactement comme une brume d’argent brillante.

 

Un instant plus tard, Alice avait traversé le verre et avait sauté légèrement dans la pièce du Miroir. Avant de faire quoi que ce fût d’autre, elle regarda s’il y avait du feu dans la cheminée, et elle fut ravie de voir qu’il y avait un vrai feu qui flambait aussi fort que celui qu’elle avait laissé derrière elle. « De sorte que j’aurai aussi chaud ici que dans notre salon, pensa Alice ; plus chaud même, parce qu’il n’y aura personne ici pour me gronder si je m’approche du feu. Oh ! comme ce sera drôle, lorsque mes parents me verront à travers le Miroir et qu’ils ne pourront pas m’attraper ! » Ensuite, s’étant mise à regarder autour d’elle, elle remarqua que tout ce qu’on pouvait voir de la pièce quand on se trouvait dans le salon était très ordinaire et dépourvu d’intérêt, mais que tout le reste était complètement différent.

 

Ainsi, les tableaux accrochés au mur à côté du feu avaient tous l’air d’être vivants, et la pendule qui était sur le dessus de la cheminée (vous savez qu’on n’en voit que le derrière dans le Miroir) avait le visage d’un petit vieux qui regardait Alice en souriant.

« Cette pièce est beaucoup moins bien rangée que l’autre », pensa la fillette, en voyant que plusieurs pièces du jeu d’échecs se trouvaient dans le foyer au milieu des cendres. Mais un instant plus tard, elle poussa un petit cri de surprise et se mit à quatre pattes pour mieux les observer : les pièces du jeu d’échecs se promenaient deux par deux !"

 

 

De l'autre côté du miroir, Lewis Caroll

 

 

 

 

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« J’étais certaine qu’il existait des réalités en dehors de toute logique, et qu’une plongée dans

l’inconscient – que j’appelle surconscient – était le moyen de les trouver »

 

« Dans les premières années, je peignais notre côté du miroir – pour moi le miroir c’est une porte –

Mais je pense que depuis lors j’ai passé outre »

 

 

Dorothea Tanning (1910-2012)

 

 

 

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« […] je ne me vis pas dans la glace !… Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face moi ! […] Puis voilà que tout à coup je commençais à m’apercevoir dans une brume, au fond du miroir… C’était comme la fin d’une éclipse. […] Je l’avais vu ! »

 

Le Horla - Maupassant

 

 

 

 

 

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Dans tous vos films les miroirs jouent un très grand rôle…

 

Marguerite Duras :

 

« Oui c’est comme des trous, dans lesquels l’image s’engouffre, puis ressort. Je ne sais jamais où elle va ressortir…

 

L’apparition de Delphine (Seyrig) si loin, on peut l’éloigner à l’infini dans un miroir, elle arrive comme…du bout du cinéma…

 

Le miroir apporte une mise en doute de la présence réelle et de la parole »

 

 

 

 

 

 

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« Les voyages (pour Lévi-Strauss, Warburg, Michaux, Rimbaud), les rêves (pour Freud), l’endormissement et les faux pas (pour Proust), le réveil et les passages (pour Benjamin), les hallucinations (pour Rimbaud), le deuil pour tous, organisent une désorientation, un hiatus, une fracture productrice.

 

Toutes ces transitions, tous ces intervalles, toutes ces déchirures renvoient au pouvoir de l’image tel que Didi-Huberman l’explicite « …l’image n’a pas de lieu assignable une fois pour toutes : son mouvement vise une déterritorialisation généralisée.

 

L’image peut être à la fois matérielle et psychique, externe et interne, spatiale et langagière, morphologique et informe, plastique et discontinue…

 

Ce que Benjamin suggère très précisément dans un texte où le motif psychique du réveil appelle celui, spatial, du seuil, et où le seuil lui-même est pensé comme une dialectique de l’image qui délivre toute une constellation, comme un feu d’artifice de paradigmes. Là en effet, jouent de concert l’espace et le désir, l’architecture et le rite, l’échange et la mort, la vision et la tombée dans le sommeil… » »

 

 

 

Thierry Millet, « Le dernier voyage : un voyage premier. Pour une poétique des seuils », in Cinéma et voyage, sous la direction de René Gardies, Champs visuels, L’Harmattan, 2007, pp.77-78.

 

 

 

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S3 : PASSAGES (?)

 

 

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« A présent c’est au tour des ombres.

 

Pour le réalisme, c’était la façade. Pour l’impressionnisme, le caractère.

A présent, ce sont les ombres et les mouvements.

 

Les ombres, comme le prisonnier les voit du fond de sa cellule,

ces étranges trainées d’ombres grises qui s’enfuient et se rapprochent.

 

Qui ce déplient comme des éventails et se referment à nouveau,

se courbent et se divisent. »

 

 

Edvard Munch - 1913

 

 

 

 

 

GORKI "AU ROYAUME DES OMBRES"

 

 

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"La merveille, auprès de quoi le mérite d'un film déterminé est peu de chose, réside dans la faculté dévolue au premier venu de s'abstraire de sa propre vie quand le cœur lui en dit, au moins dans les grandes villes, sitôt franchie une de ces portes amorties qui donnent sur le noir"

 

 

André Breton, "Comme dans un bois",

cité in P. Hillairet, Passages du cinéma, p.167

 

 

 

 

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« Le spectateur de cinéma est à bien des égards dans la situation de l’hypnotisé. Fasciné par le rectangle lumineux qu’il a devant les yeux et qui ressemble à l’objet scintillant que l’hypnotiseur tient dans la main, il ne peut que succomber aux suggestions qui envahissent le vide de son esprit. »

 

 

Siegfried Kracauer

THEORIE DU FILM : la rédemption de la réalité matérielle

p.238/239

 

 

 

 

«  Ce qui sauve l’intoxiqué de cinéma de son isolement, ce  n’est pas tant le spectacle d’un destin individuel, qui risquerait au contraire de l’y replonger, que la vue de tous ces gens qui se mêlent et qui entrent en relation les uns avec les autres sur des modes toujours renouvelés. Ce qu’il recherche, ce sont les possibles ouverts par l’action dramatique plutôt que l’action dramatique elle-même. »

 

« En faisant siens ces possibles, il satisfait un autre désir encore. Nous l’avons vu plus haut, Hofmannsthal suppose que les rêves du spectateur réactivent ceux de son enfance, qu’il a enfouis dans son inconscient. « Toute cette végétation souterraine, écrit-il, frémit avec lui jusqu’au fond le plus obscur où elle a ses racines, alors que les yeux lisent sur le film papillotant l’image aux mille facettes de la vie. » Si Hofmannsthal a raison, le spectateur de cinéma retourne à l’enfance au sens où il règne magiquement sur le monde par le truchement des rêves qui prolifèrent par-dessus la réalité bornée. »

 

 

Siegfried Kracauer

THEORIE DU FILM : la rédemption de la réalité matérielle

p.253

 

 

 

 

S4 :ENTRE-DEUX (?)

 

 

 

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L’écrivain Roland Barthes, dans sa lettre intitulée Cher Antonioni, fut le premier à rapprocher l’esthétique antonionienne, sa démarche d’artiste, de l’art oriental :

 

 

« Je pense au mot du peintre Braque : « Le tableau est fini quand il a effacé l’idée ». Je pense à Matisse dessinant un olivier, de son lit, et se mettant, au bout d’un certain temps, à observer les vides qui sont entre les branches, et découvrant que par cette nouvelle vision il échappait à l’image habituelle de l’objet dessiné, au cliché « olivier ». Matisse découvrait ainsi le principe de l’art oriental, qui veut toujours peindre le vide, ou plutôt qui saisit l’objet figurable au moment rare où le plein de son identité choit brusquement dans un nouvel espace, celui de l’interstice. D’une certaine manière, votre art est lui aussi un art de l’Interstice (…), et donc, d’une certaine manière aussi, votre art a quelque rapport avec l’Orient. »

 

 

Roland Barthes, Cher Antonioni…, Cahier du cinéma, n. 311, Paris, mai 1980 In Michelangelo Antonioni (vol 1, 1942/1965), sous la dir. De Carlo di Carlo, Rome, Ed. Ente Autonomo  di Gestione per il Cinema, 1988, p.287.  

 

 

 

 

"Dans l'optique chinoise, le Vide n'est pas, comme on pourrait le supposer, quelque chose de vague ou d'inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant. Lié à l'idée des souffles vitaux et du principe d'alternance Yin-Yang, il constitue le lieu par excellence où s'opèrent les transformations (...)"

 

François Cheng, Vide et plein, Points, p.45

 

 

 

 

LIRE LE TEXTE : Vide et plein - François Cheng :

 

Vide et plein-Cheng.pdf

 

 

 

 

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Ouverture de Pierrot le fou (JLG),

texte d'Elie Faure, L'Histoire de l'art - L'Art moderne 1 :

 

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« Si on nettoyait les portes de la perception,

chaque chose apparaitrait à l’homme telle qu’elle est - infinie.

 

Car l’homme s’est refermé sur lui-même

jusqu’à considérer toutes choses par les brèches étroites de sa caverne. »

 

William Blake, Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

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« Chez Monet, il s’agit non pas de représenter les différents états des meules de foin sous diverses lumières, mais l’espace intermédiaire qui correspond au passage d’un état à l’autre »

 

Anselm Kiefer

 

 

 

 

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« …l’expérience de la dés-illusion, où justement nous apprenons à connaître la fragilité du « réel ». Car lorsqu’une illusion se dissipe, lorsqu’une apparence éclate soudain, c’est toujours au profit d’une nouvelle apparence qui reprend à son compte la fonction ontologique de la première. Je croyais voir sur le sable une pièce de bois polie par la mer, et c’était un rocher argileux. (…) La dés-illusion n’est la perte d’une évidence que parce qu’elle est l’acquisition d’une autre évidence. Si, par prudence, j’en vient à dire que celle-ci est « en elle-même » douteuse ou seulement probable ( en elle-même, c'est-à-dire : pour moi, tout à l’heure, quand j’aurais approché un peu plus ou mieux regardé), cela n’empêche pas qu’au moment où je parle, elle se donne comme « réelle » hors de toute contestation, et non pas comme « très possible » ou probable et si dans la suite elle éclate à son tour, ce ne sera que sous la poussée d’une nouvelle « réalité ». Ce que je puis conclure de ces désillusions ou déceptions, c’est donc que peut être la « réalité » n’appartient définitivement à aucune perception particulière, qu’en ce sens elle est toujours plus loin, (…). En face d’une apparence perceptive, nous ne savons pas seulement qu’elle peut dans la suite « éclater », nous savons aussi qu’elle ne le fera que pour avoir été si bien remplacée par une autre qu’il n’en reste pas trace et que nous cherchons vainement dans cette roche crayeuse ce qui tout à l’heure était une pièce de bois polie par la mer. Chaque perception est muable et seulement probable ; si l’on veut, ce n’est qu’une opinion ; mais ce qui ne l’ai pas, ce que chaque perception, même fausse, vérifie, c’est l’appartenance de chaque expérience au même monde, leur égal pouvoir de le manifester, à titre de possibilités du même monde. »

 

Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible,  p.62-63

 

 

 

 

 

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« Alors, ce qui est donné, ce n’est pas la chose nue, le passé même tel qu’il fut en son temps, mais la chose prête à être vue, prégnante, par principe aussi bien qu’en fait, de toutes les visions qu’on peut en prendre, le passé tel qu’il fut un jour, plus une inexplicable altération, une étrange distance-relié, par principe aussi bien qu’en fait, à une remémoration qui la franchit mais ne l’annule pas. »

 

« Ce qu’il y a, c’est un écart ».

 

 

Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible,

p.163/164

 

 

 

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Voyons, la vie est elle très solide ou précaire ?

Je suis hantée par ces deux idées opposées.

 

Cela dure depuis toujours; cela durera toujours,

Va jusqu’aux tréfonds du monde sur lequel je me tiens à cette minute même.

 

Mais elle est également transitoire, passagère, diaphane.

 

Je passerai comme un nuage sur des vagues.

 

 

Virginia Woolf, Journal, 1929

 

 

 

 

 

...à continuer...

 

 

 

 

 



17/02/2025
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